Charles Le Brun (1619-1690)Le Soir ou Le Retour du fils prodigue
Huile sur boisVers 1640Huile sur panneauH. 27 ; L. 36,6 cmInv. 2020.4.1
Le Soir de Charles Le Brun, acquis au printemps 2020, éclaire les premiers pas de l’un des artistes majeurs du Grand Siècle.
Né à Paris en 1619 au sein d’une famille d’artisans, Charles Le Brun est le fils du maître sculpteur Nicolas Ier Le Brun (1585-1648). À treize ans, en 1632, il entre dans l’atelier de François Perrier (1590-1650). Vers 1635, grâce à son cousin Mathurin Renaud de Beauvallon, il rencontre le chancelier Pierre Séguier (1588-1672), qui le prend sous sa protection, le loge et le place dans l’atelier de Simon Vouet (1590-1649). En 1642, Le Brun part pour Rome en compagnie de Nicolas Poussin (1594-1665). À son retour à Paris en 1646, Le Brun se consacre à la peinture d’histoire et aux décors. Il reçoit l’appui de mécènes influents, dont Nicolas Fouquet (1615-1680), pour lequel il réalise les somptueux décors du château de Vaux-le-Vicomte entre 1657 et 1661 (Maincy, château de Vaux-le-Vicomte) ainsi que des décors pour le château de Saint-Mandé (détruit).
Sa carrière prend un tournant décisif lorsqu’il entre au service de Louis XIV. La Famille de Darius devant Alexandre, exécutée en 1660 (Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon) à la demande du Roi-Soleil, lui vaut l’anoblissement en 1662 et le titre de Premier peintre du Roi. Le Brun dirige à partir de 1663 l’Académie royale de peinture et de sculpture et la Manufacture royale des Gobelins. Il supervise les plus vastes chantiers royaux, conçoit et coordonne les décors du château de Versailles parmi lesquels l’Escalier des Ambassadeurs, construit entre 1674 et 1678 (détruit en 1752), la Galerie des Glaces, réalisée entre 1678 et 1684 et encadrée des salons de la Guerre et de la Paix, aménagés entre 1685 et 1687.
Il poursuit également le chantier de la Galerie d’Apollon au Louvre entre 1661 et 1679, l’un des ensembles majeurs de sa carrière.
En parallèle, Le Brun fournit cartons et modèles destinés aux autres arts : sculpture, mobilier, etc. Ses travaux assurent la diffusion de l’esprit versaillais dans l’ensemble des productions du royaume. L’influence de Le Brun décline après la mort de Colbert (1619‑1683), son principal protecteur. Louvois (1641‑1691) favorise d’autres artistes et lui retire ses responsabilités majeures. Le peintre se consacre alors à des commandes privées. Charles Le Brun meurt à Paris en 1690.
Le Soir, œuvre rare, remonte au début de la carrière de Charles Le Brun. Dans les années 1630, l’artiste peint de petites huiles sur panneau qui servent ensuite de modèles à des gravures sur cuivre imprimées par des éditeurs d’estampes. Ce type de production relève de « l’imagerie demi-fine » (Maxime Préaud), un ensemble d’images de dévotion, d’allégories ou de scènes morales destiné à un large public. Peu de ces tableaux préparatoires ont survécu et certains ont été attribués à tort à des artistes nordiques.
Abraham Bosse (1603-1676), Histoire de l’Enfant Prodigue : son départ et le retour, vers 1650, estampe originale, eau-forte, H. 26,2 x L. 33 cm. Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, legs Auguste et Eugène Dutuit, inv. GDUT832 et inv. GDUT835 © Petit Palais / Roger-Viollet
Les Quatre Heures du jour forment un cycle allégorique articulé en quatre épisodes narratifs. Le Brun associe le déroulement des heures au récit du « Fils prodigue », une parabole très diffusée par les graveurs réputés comme Abraham Bosse en 1635-1636 (Paris, Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris). L’histoire du fils prodigue relate comment un jeune homme, après avoir gaspillé son héritage, revient repentant et est généreusement pardonné par son père. L’originalité du cycle repose sur l’articulation de deux lectures : les heures du jour et les étapes du récit biblique. Le Matin montre le départ du fils ; le Midi son goût du plaisir ; les Vêpres sa déchéance comme gardien de porcs.
Jean-Baptiste Humbelot (1610-1674), d’après Charles Le Brun (1619-1690), Les Quatre Heures du jour, extrait de Druckgrafiken nach Charles Le Brun, 1760, gravures sur cuivre et eau-forte, folio, H. 70,1 × L. 55 × P. 7,6 cm. Vienne, Albertina Museum, inv. F.II.23.9-10 © Albertina Museum, Vienne
Le Soir dépeint la scène du retour. À la lueur des flambeaux, le père accueille son fils en haillons, avant de faire tuer un veau et organiser un banquet. Les personnages se regroupent près du seuil de la maison et portent des vêtements du règne de Louis XIII. La fluidité de la touche et les repentirs dans le paysage révèlent une véritable recherche esthétique. Contrairement au réalisme d’Abraham Bosse, Le Brun s’inscrit ici dans l’esthétique de Simon Vouet : silhouettes souples, lignes courbes, atmosphère de théâtre ou de ballet. La lune adopte une forme presque anthropomorphe. Le jeune artiste se démarque pour autant de son maître et puise son inspiration dans les écoles du Nord. La palette de Le Brun, demeure sobre et tempérée, dominée par des bruns et des verts profonds. Surtout, le peintre démontre une utilisation virtuose de la lumière. Plusieurs sources (les torches, l’ouverture de la porte), créent un jeu complexe d’ombres et de lumière, renforcé par la figure repoussoir de la femme de dos au premier plan.
Jérôme David (1590-1670) , d’après Pierre Brebiette (1598 ?-1642), Le Matin et Les Vêpres, extrait des Quatre Heures du jour, vers 1640, estampe, gravure sur papier, H. 31,7 x L. 42,6 cm ; H. 31,8 x L. 42,6 cm. Londres, British Museum, inv. 2000,1126.58 et inv. 2000,1126.60 © The Trustees of the British Museum
La série paraît chez Philippe Ier Huart, actif aux Saints-Innocents, avec une gravure de Jean-Baptiste Ier Humbelot (Vienne, Graphisches Sammlung Albertina). Le rendu très habile du fond du paysage gravé à l’eau-forte suggère que Le Brun a peut-être également assisté Humbelot. La présence de deux niveaux narratifs rapproche cet ensemble d’une série plus tardive attribuée à Pierre
Brébiette (1598 ?-1642) gravée par Jérôme David (1590-1670) et éditée par Jacques Honervogt (Londres, British Museum).
Quelques années plus tard, Charles Le Brun explore à nouveau la thématique des heures du jours, mais dans une veine mythologique dans laquelle les satyres remplacent les personnages bibliques (Washington, National Gallery of Art).
La scène biblique peinte par Le Brun fait écho aux idéaux portés par les mouvements de charité du Grand Siècle. L’attention portée aux plus pauvres s’inscrit dans le renouveau catholique issu du concile de Trente (1545-1563), dont les effets se font sentir en France dès le XVIᵉ siècle. Les œuvres d’assistance se multiplient afin de répondre aux besoins des malades, des pauvres, des enfants abandonnés et des vieillards.
Cet héritage est pleinement réactivé par la spiritualité du Grand Siècle. Un ensemble de confréries et de groupes dévots émerge, dont la plus célèbre reste la Compagnie du Saint-Sacrement, liée à la figure de saint Vincent de Paul. Dans les grandes villes cet élan se traduit par la création de compagnies rattachées aux paroisses : les femmes se consacrent aux malades, tandis que les hommes apportent un soutien aux pauvres.
La série des Quatre Heures du jour, dont les personnages portent des vêtements contemporains de Charles Le Brun,met en scène les comportements vertueux attendus par les membres de ces confréries. À la lumière des flambeaux, le retour du fils évoque l’esprit de soin, de compassion et de bienveillance qui anime ces réseaux charitables. Le thème du pardon s’inscrit naturellement dans cet imaginaire religieux largement partagé à l’époque.
Bénédicte GADY, L’ascension de Charles Le Brun : liens sociaux et production artistique, préface de Jennifer MONTAGU, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2010, p. 35-37, p. 39-78.
Bénédicte GADY, Nicolas MILOVANOVIC (sous la dir. de), Charles Le Brun, 1619-1690 [cat. exp., Musée du Louvre-Lens, 18 mai – 29 août 2016], Lens, Louvre-Lens ; Paris, Lienart, 2016, p. 126-129.
Jennifer MONTAGU, « Les œuvres de jeunesse de Charles Le Brun : l’influence de Simon Vouet et d’autres », dans Stéphane LOIRE (sous la dir. de), Simon Vouet, actes du colloque international, Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 5-6-7 février 1991, Paris, 1992, p. 531-543.
Maxime PRÉAUD, « L’espoir de la France », dans Anna CAVINA, Jean-Pierre CUZIN et Michel LACLOTTE (sous la dir. de), Mélanges en hommage à Pierre Rosenberg. Peintures et dessins en France et en Italie, XVIIe-XVIIIe siècle, Paris, Réunion des musées nationaux, 2001, p. 378-382.
Alain TALLON, « Prière et charité dans la Compagnie du Saint-Sacrement (1629-1667) », Histoire, économie & société, 1991, 10ᵉ année, n° 3, p. 331-332.
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