Peintures

Nature morte aux fruits

François Garnier

École française

Huile sur toile
Vers 1650
H. 45 cm ; L. 66 cm
Inv. 2022.12.1

Deux corbeilles en céramiques décorées et remplies de cerises, et une corbeille en bois rempli de raisins noirs et du raisin blanc et trois abricots sur la table
École française, Nature morte aux fruits, vers 1650, huile sur toile. Département des Hauts-de-Seine, musée du Grand Siècle, acquise grâce au mécénat de la Fondation Lamarck, avec le concours de la Société des Amis du musée, , inv. 2022.15.1 © CD92 / Willy Labre

Sur une table en bois, deux grands bols, l’un rempli de cerises, l’autre de fraises des bois, sont séparés par trois abricots, avec des groseilles “Blanches de Versailles”. À l’arrière un plat carré rempli de myrtilles. La jatte à décor en bleu et blanc est sans doute une porcelaine chinoise, caractéristique de la production du règne de l’empereur Wanli (1573-1620). Sa présence rappelle la fascination exercée en Europe par cette matière blanche et translucide, importée depuis l’Asie de l’Est.

L’ensemble se détache sur un fond sombre, qui fait ressortir avec force le traitement des fruits. Le style et le thème de la nature morte, chers aux peintres protestants du XVIIe siècle, constituent une piste pour attribuer ce tableau à son auteur.

L’hypothèse de François Garnier : un artiste méconnu du Grand Siècle

François Garnier est né en 1600 à Paris, où il a fait toute sa carrière de peintre et de marchand de tableaux. En 1620, il épouse en premières noces Marie Gilbert, veuve de Nicolas Moillon, devenant ainsi le beau-père de Louise Moillon (née vers 1610-1696), artiste qui le dépassera par sa renommée. Elle aussi est peintre de natures mortes et François Garnier a participé à son éducation artistique. Ils ont même pu faire oeuvre commune comme cette toile où le panier de cerises est de la main de Garnier et la branche d’abricots de la main de Louise Moillon.

Leurs peintures sont parfois confondues et présentent fréquemment la même composition : une mince table au bord du tableau, sur laquelle des fruits sont déposés dans des plats, bols ou paniers. Le maître se distingue par son affection pour les cerises et les petites fraises des bois, ses fruits signatures qu’on retrouve maintes fois dans ses natures mortes.

Panier rempli de fruits (abricots, cerises, prunes, groseilles) avec leurs feuilles, botte d'asperges posée sur la table où trainent aussi quelques gousses de pois et quelques groseilles tombées, le tout sur fond sombre
Louise Moillon (vers 1610-1696), Nature morte au panier de fruits et à la botte d’asperges, 1630, huile sur toile. Chicago, Art Institute of Chicago © Art Institute of Chicago

Tous les deux calvinistes, François Garnier et Louise Moillon ont style sobre et épuré est représentatif de la production artistique protestante de la corporation de Saint-Germain-des-Prés. François Garnier, établi dans le quartier de Saint-Germain, est membre de cette corporation fréquentée aussi par des peintres étrangers (le plus souvent flamands et nordiques), venus exercer à Paris.

L’influence de la peinture flamande sur le travail de ce groupe d’artistes est particulièrement visible lorsqu’on compare la Nature morte aux fruits avec les œuvres de l’artiste Anversois Jacob van Hulsdonck (1582-1647), notamment un tableau de Fraises sauvages et un œillet dans un bol Wan-Li datant de 1620, où l’on peut retrouver ces fraises des bois dans un bol au décor bleu, associées aux groseilles et aux cerises.

Les artistes opèrent à une époque plus tolérante envers leur communauté, qui n’a pas encore été frappée par l’édit de Fontainebleau de 1685, leur imposant de se convertir au catholicisme, sous peine d’emprisonnement s’ils refusent.

Fraises dans un récipient en céramique aux ornements bleus sur fond blanc, posé sur une table où trainent aussi du raisin blanc, quelques cerises et quelques groseilles en vrac
Jacob van Hulsdonck, Fraises sauvages et un œillet dans un bol Wanli, vers 1620, huile sur cuivre. Washington D.C., National Gallery of Art, fonds Lee et Juliet Folger, inv. 2013.1.1 © avec l’aimable autorisation de la National Gallery of Art, Washington

Une œuvre dans le plein essor du genre de la nature morte

Le terme de « nature morte » désigne un genre pictural consacré à la représentation d’objets et d’éléments inanimés, tels que des fleurs, des fruits, des légumes, du gibier ou encore des poissons. Jusqu’au Grand Siècle, ces compositions sont désignées par diverses expressions « nature reposée », « choses mortes et sans mouvement », « vie immobile » ou encore « silencieuse » qui témoignent d’une terminologie encore instable.

Ce tableau de Nature morte aux fruits a toute son importance dans les collections du musée du Grand Siècle, car il évoque les débuts du succès du genre en France, introduit en partie par les milieux protestants dans la première partie du siècle. La nature morte évolue ensuite vers un style plus monumental et luxueux, aussi illustré dans les collections par une Nature morte aux pièces d’orfèvrerie peinte vers 1725 par Antoine Monnoyer, membre de l’Académie royale de peinture et de sculpture.

Les dimensions du format explosent : pour 45 centimètres de hauteur pour la Nature morte aux fruits, l’œuvre de Monnoyer atteint les 2 mètres et 20 centimètres. La modeste table est remplacée par un entablement antique et les bols en porcelaine par des plats d’orfèvrerie en porphyre, en marbre ou en lapis-lazuli.

Décor chargé de récipients décorés (jarres, plats), de guirlandes de fleurs, avec comme éléments central un récipient à plusieurs niveaux présentant des fruits, le tout dans un pavillon de style grec et sous un drapé de velours
Antoine Monnoyer (1672-1746), Nature morte aux pièces d’orfèvrerie, plats de raisins et de pêches, guirlandes et fleurs, vers 1725, huile sur toile, H. 220 x L. 186,5 cm, Département des Hauts-de-Seine, musée du Grand Siècle, inv. 2021.2.1, © CD92 / Willy Labre

Bibliographie

Fabrice FARÉ et Michel FARÉ, « Trois peintres de fruits du temps de Louis XIII. Davantage de lumières sur la vie, le talent et la notoriété de Louise Moillon, Jacques Linard, Paul Liégeois », Connaissance des Arts, octobre 1974, n° 272, fig. 2.


Michel FARÉ, Le Grand Siècle de la nature morte en France, le XVIIe siècle, Fribourg, 1974.