Vers 1700Huile sur toileH. 81,6 ; L 65 cmInv. 2022.8.1
François de Troy est l’un des plus importants portraitistes français de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle. Originaire du Midi, il s’installe à Paris où il se forme auprès du célèbre portraitiste Claude Lefebvre. Reçu à l’Académie royale en 1694 comme peintre d’histoire, il gravit progressivement tous les échelons, occupant différentes places hiérarchiques à l’Académie, passant d’adjoint-professeur à directeur de l’institution, avant de s’orienter principalement vers l’art du portrait.
Très recherché par une clientèle fortunée, il répond à de nombreuses commandes privées et réalise, dans les années 1680-1690, plusieurs portraits de la famille royale. Il entre ensuite au service des ducs du Maine et de leur cour de Sceaux. Dans les années 1690, François de Troy devient également le principal peintre de la cour de Jacques II, roi d’Angleterre en exil, alors installée à Saint-Germain-en-Laye. Entre 1698 et 1701, profitant d’une période d’apaisement entre la France et la Grande-Bretagne, les Jacobites, fidèles de Jacques II, peuvent traverser la Manche en emportant avec eux des portraits de la famille Stuart, contribuant ainsi à la diffusion de leur image et à la renommée de François de Troy.
Si la lettre de l’estampe (inscription sur la gravure reproduisant l’œuvre) indique que la composition de ce portrait est due à François de Troy (1645-1730), le tableau présenté n’est cependant pas l’original (dont la localisation n’est pas connue), mais une réplique exécutée dans l’atelier du peintre, comme l’a confirmé Dominique Brême. Celui-ci a avancé, avec précaution, le nom d’André Bouys (1656-1740). Ce peintre, membre de l’Académie royale de peinture et de sculpture à partir de 1688, a en effet travaillé au début de sa carrière auprès de François de Troy. L’apparition, sur le marché de l’art, d’une petite version du portrait, également attribuable à Bouys, renforce cette analyse. Le commanditaire du portrait présenté est le poète Nicolas Boileau (1636-1711) lui-même. Une des plus éminentes figures de la littérature française du Grand Siècle, membre de la Petite Académie (devenue l’Académie des Inscriptions et des Belles-Lettres), il siège aussi à l’Académie française de 1684 à 1711. Proche de Molière, ami de Racine, il a un goût pour une langue claire et simple qu’illustrent deux fameux vers de son Art poétique :
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Au cours du XVIIᵉ siècle, une vive controverse anime les milieux littéraires et artistiques français : la querelle des Anciens et des Modernes. Elle confronte deux courants de pensée : les Anciens, conduits par Nicolas Boileau et attachés à l’autorité des modèles antiques, et les Modernes, qui défendent les progrès et les innovations de leur temps.
Les Anciens soutiennent une conception de la littérature fondée sur l’héritage de l’Antiquité. Pour eux, la qualité d’une œuvre se mesure à sa capacité à traverser le temps et à conserver l’estime du public, plutôt qu’à recevoir l’approbation d’une élite savante. Les auteurs de la Grèce et de la Rome antiques constituent ainsi des exemples de réussite littéraire, leurs œuvres continuant d’être admirées plusieurs siècles après leur création. Les Anciens voient également dans les œuvres antiques des modèles à suivre, estimant qu’elles offrent des principes esthétiques et littéraires capables de guider la création de leur époque. Nicolas Boileau défend cette vision dans son traité L’Art poétique (1674) où il reprend directement des règles d’écriture poétique d’Aristote ou encore d’Horace. Cette approche ne rejette toutefois pas les auteurs contemporains. Boileau reconnaît notamment le talent de Corneille, Racine et Molière, qu’il considère comme des auteurs dont la renommée perdurera dans l’avenir.
Les Modernes, dont Charles Perrault (1628-1703) est l’un des représentants les plus actifs, soutiennent que le siècle de Louis XIV dépasse toutes les époques antérieures par son excellence politique, religieuse et culturelle. Ils considèrent que les œuvres composées par les auteurs de leur temps en l’honneur du roi et de la chrétienté sont supérieures à celles léguées par l’Antiquité. Ils s’appuient sur plusieurs lieux de pouvoir et de diffusion intellectuelle, tels que les salons littéraires et les académies royales, pour confronter leurs idées avec celles des Anciens.
Les deux chefs de fil s’affrontent à plusieurs occasions. Lorsque Charles Perrault publie Le Siècle de Louis le Grand (1687), où il affirme que les réalisations de son époque dépassent celles de l’Antiquité :
Nicolas Boileau répond d’abord par la satire, à travers des épigrammes, qu’il lui adresse directement en le comparant, dans celui intitulé « Sur les livres qu’il a faits contre les Anciens », aux empereurs romains accusés d’avoir méprisé les grands auteurs antiques :
« Pour quelque vain discours, sottement avancé Contre Homère, Platon, Cicéron ou Virgile, Caligula partout fut traité d’insensé, Néron de furieux, Adrien d’imbécile. Vous donc qui, dans la même erreur, Avec plus d’ignorance, et non moins de fureur, Attaquez ces héros de la Grèce et de Rome, P**, fussiez-vous empereur, Comment voulez-vous qu’on vous nomme ? »
Il développe ensuite son argumentation dans les Réflexions critiques sur Longin (1694) où il défend que seule la postérité peut juger les auteurs :
« Il n’est plus question, à l’heure qu’il est, de savoir si Homère, Platon, Cicéron, Virgile, sont des hommes merveilleux ; c’est une chose sans contestation, puisque vingt siècles en sont convenus : il s’agit de savoir en quoi consiste ce merveilleux qui les a fait admirer tant de siècles. »
A la fin du siècle, la querelle qui fait s’affronter bien d’autres auteurs et leurs théories, s’essouffle et Boileau accepte de se réconcilier avec Charles Perrault par une embrassade symbolique, en public à l’Académie française, le 30 aout 1694. Cet événement constitue seulement une trêve, car la querelle connaît un second souffle au début du XVIIIe siècle et se prolonge encore dans les débats des Lumières. Les deux partis s’affrontent notamment sur la question de savoir comment traduire l’Iliade dans la “Querelle d’Homère” avec la publication en 1711, par Anne Lefèvre, d’une traduction de l’épopée en français, se voulant la plus proche possible de l’original grec.
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