François de Troy (1645-1730)

Le Jeu du pousse-épingle, huile sur toile, vers 1720, 52 x 64 cm

Ce tableau du début du XVIIIe siècle représente une touchante scène d’intimité familiale, dans laquelle une mère observe ses enfants en train de jouer à ses pieds.

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Notice détaillée

L’enfance et le jeu 

L’artiste a voulu saisir un moment de la vie d’un foyer bourgeois. Dans une chambre ou un salon, dont on devine le décor avec sa cheminée, une mère s’attendrit devant son garçon et sa fille qui jouent au « pousse-épingle », jeu d’adresse, ancêtre des « jonchets » et du mikado, consistant à retirer, avec un crochet, certaines baguettes sans faire bouger les autres. Des pièces sont identifiées à l’aide de rubans colorés, restitués par de petites taches rouges. La petite fille paraît concentrée et doit, à son tour, « tirer son épingle du jeu », alors que son frère s’agite. La jeune mère, les mains croisées et vêtue d’une « robe volante », pose sur ses enfants un regard plein de tendresse.  

Le XVIIe siècle de la sociabilité en France, voit se développer une culture ludique dans l’espace public et privé. Les jeux, comme la conversation, résultent d’un « processus de civilisation » et d’adoucissement des mœurs comme l’a démontré l’historien Norbert Elias. Les jeux pacifient les relations et contribuent à domestiquer la violence. Cet idéal de sociabilité, éloigné des combats rudes et dévastateurs, s’empare du jeu et accorde une place importante aux femmes dans cette recherche d’harmonie et de paix. On notera l’absence de personnage masculin adulte. La jeune mère, les mains croisées, et vêtue d’une « robe volante », le regard rempli de tendresse, préside cette compétition innocente et enfantine. Il faut noter que le groupe familial est ici montré de façon réaliste, non pas en représentation, avec une juxtaposition de portraits, mais de manière à le rendre indifférent à toute pose, absorbé par la simplicité d’un instant de vie et par le partage d’émotions communes.

Un peintre qui renouvelle son art à la fin de sa carrière

François de Troy, natif de Toulouse, a été reçu comme peintre d'histoire le 6 octobre 1674 à l'Académie royale de peinture et de sculpture. Portraitiste recherché et prolifique, il était lié à la cour de Sceaux autour de la duchesse du Maine. On peut admirer au musée du domaine départemental de Sceaux son Festin de Didon et Enée, grande scène historiée et allégorique, ou encore Leçon d’astronomie à la duchesse du Maine, laquelle mêle scène de genre et peinture d’histoire. Avec le Jeu du pousse-épingle, de Troy manifeste ici la pleine maîtrise de son art, en invitant à observer la réalité d’une scène de la vie quotidienne où chaque personnage conquiert toute sa singularité propre. Le costume, les éléments de décors, ainsi que la technique du peintre permettent de dater le tableau autour de 1720. A partir de 1710, une teinte à la fois argentée et nacrée s’impose dans le coloris de François de Troy, qui utilise les rehauts blancs pour faire briller les tissus et illuminer les formes du motif. La robe de la petite fille scintille ainsi des différentes teintes de blanc, à travers des variations de coloris crémeux et ivoires, du gris cendré au rose poudré. La dominante rose du coloris prend de plus en plus d’importance dans les œuvres tardives de l’artiste. 

Le décor de la pièce, révélé au nettoyage, se compose d’un rideau et d’éléments décoratifs et mobiliers fondus dans un effet de camaïeu safrané, procédé révélateur de la dernière manière du peintre. L’affrontement d’un chien, d’un chat, sous l’arbitrage cocasse d’un petit perroquet sur le canapé introduit une note humoristique, faisant sans doute référence à Jean de La Fontaine. La composition synthétique du jeu du pousse-épingle est assez unique dans la production de l’artiste. On peut rapprocher notre tableau des Jeux dans une cour de ferme (musée des Beaux-Arts de Bordeaux, 1720), bien que la composition de ce dernier tableau présente des faiblesses dans l’agencement des figures. Les rares scènes de genre apparaissent dans la dernière phase de la vie du peintre, qui révèle ainsi l’influence de la nouvelle génération d’artistes, Watteau, Lancret, Jean-François de Troy et les peintres vénitiens qui séjournent à Paris à ce moment-là.

 

Pour aller plus loin

  • Dominique Brême, « Les peintres du Grand Siècle », dans Mille peintures des musées de France, Paris, 1993. 
  • Dominique Brême, François de Troy, catalogue d'exposition, Toulouse, Musée Paul-Dupuy, 1997. 
  • Catalogue de la vente Tajan, lot n°82, 22 juin 2021.