Georges Lallemant - La Rixe

Huile sur toile.
H : 92 cm ; L : 120,5 cm.
Vers 1625-1630.

Première œuvre acquise par le musée du Grand Siècle, ce tableau vient compléter un corpus encore méconnu de cet artiste majeur de la scène parisienne au début du XVIIe siècle. À la tête d’un grand atelier fréquenté par Nicolas Poussin, Philippe de Champaigne ou Laurent de La Hyre, il a occupé une place centrale en recevant notamment des commandes religieuses d’importance (Mays de Notre-Dame de 1630 et 1632). Singulière par son sujet populaire d’inspiration caravagesque, La Rixe permet d’apprécier la diversité des manières de peindre en ce début de siècle.

Découverte interactive de l'œuvre

Notice détaillée

Une scène théâtrale

L’homme à droite drapé d’un large manteau camouflant le vol qu’il vient de commettre, est le seul personnage à fixer le spectateur en le rendant complice de son méfait. Baigné de lumière, un autre personnage se détache au premier plan, le regard tourné vers le coin supérieur de l’œuvre invitant ainsi notre imagination vers un espace situé hors du cadre. Pris sur le vif, il semble arrêté dans un mouvement suspendu accentuant la soudaineté de l’instant : il tient deux poignards bien décidé à se défendre. Cependant, il s’agit ici d’un jeu de rôle entre les personnages et non d’une véritable rixe. Ce thème de la violence traité en peinture dans la scène de genre nordique et plus particulièrement hollandaise, est repris, ici, par Lallemant mais dans une perspective plus légère. Les jeux de regards accompagnés de gestes et d’expressions exacerbés confèrent à la scène une dimension théâtrale influencée par la Commedia dell’Arte. Ces farces populaires italiennes se développent à Paris où elles sont jouées dans les rues et sur le Pont-Neuf, inspirant les peintres qui reprennent les situations comiques ou les personnages rieurs et fourbes. Une de ces saynètes est le sujet du tableau Georges prompt à la soupe (Varsovie, musée national) de ce même Lallemant, confirmant le goût du peintre pour ces thèmes populaires.

Un peintre lorrain à Paris

D’origine lorraine, Georges Lallemant (1575-1636) est établi à Paris dès 1601 et se fait connaître par la commande d’un décor éphémère pour l’entrée de Marie de Médicis à Paris en 1610 qui n’aura finalement pas lieu à cause de l’assassinat d’Henri IV. Sa carrière prend son essor et lui ouvre les portes des milieux parisiens. C’est ainsi que les prévôts des Marchands font appel à son talent pour un tableau les représentant afin d’orner l’Hôtel-de-Ville.  Dans les années 1620, lui est confiée l’exécution de plusieurs petits mays pour la cathédrale Notre-Dame de Paris et en 1630, c’est à lui que revient l’honneur de peindre le premier grand may sur le thème des Actes des apôtres (Saint Pierre guérissant le paralytique à la porte du Temple). Il était en effet coutume que la confrérie des orfèvres parisiens offre chaque mois de mai un tableau en l’honneur de la Vierge Marie. Lallemant est aussi bien sollicité pour des commandes de tableaux d’autels à Paris ou en province comme à Rouen et à Angers. Mais ces commandes d’images religieuses n’empêchent pas le peintre de s’adonner à des sujets plus légers et fantaisistes avec des scènes de genre moins connues mais tout aussi représentatives de cet artiste. Ce tableau en est un exemple qui témoigne de la production artistique du milieu d’artistes lorrains ou flamands établis à Paris dans les premières années du siècle.

Des influences diverses

De ses contemporains proches de l’École de Fontainebleau comme Martin Fréminet, Ambroise Dubois ou Jacques Bellange, Lallemant garde un trait maniériste qui transparaît dans la torsion des corps et à travers la composition mouvementée au service de la narration. Celle-ci est aussi mise en valeur par la touche libre et nerveuse visible dans le traitement du vêtement blanc déchiré de l’homme armé au premier plan. Le manteau rouge répond au manteau clair dans des tonalités acides opposant deux personnages avec une lisibilité marquée. Cette tradition maniériste s’accompagne du sceau du caravagisme, courant qui se développe dans les pays nordiques mais aussi en France dans les années 1630. Le cadrage serré, l’usage du clair-obscur ou encore l’éclairage artificiel en sont représentatifs et séduiront quelques années plus tard le peintre également lorrain, Georges de La Tour (1593-1652). Cette scène de genre est aussi empreinte d’une grandeur manifestée par le réalisme de ce corps à demi nu au premier plan sans prétexte antique ou biblique. S’y retrouve l’influence des musculatures puissantes de Michel-Ange que le peintre aime à copier. Cette appropriation des styles mêlée au traitement théâtral des figures permet de dater l’œuvre de la fin de la carrière de l’artiste vers 1625 et 1630, à une époque où la scène artistique se diversifie et où une école française se met en place.